Non, ce n’est pas une faute de frappe: je vais bel et bien vous entretenir de mes lectures de l’an passé. Je ne suis pas de ceux qui aiment se fendre en excuses — bien que ceux qui connaissent intimement ma vie sachent que je serais plus que justifié d’avoir pris une pause — mais je n’implorerai pas de pardon pour avoir tant tardé à écrire cet article. Au lieu de cela, je ferai de mon mieux pour vous offrir la meilleure rétrospective de mes lectures de cette maintenant lointaine année.
Une chose est certaine: que les dieux bénissent Goodreads, car, sans cette application, je n’aurais plus aucun souvenir de ce que j’ai lu il y a plus d’un an. Il semblerait que j’ai plus ou moins apprécié 78 livres, toutes catégories confondues (polar, horreur, science-fiction, histoire, essais et tutti quanti). De ceux-ci, je vais tirer les trois que j’ai le plus aimé et les trois qui m’ont le plus déçu.
Parlant de ces derniers, j’ai pris conscience au cours des dernières années que j’étais un critique plus que sévère à l’endroit des livres que je n’aime pas. En fait, cette sévérité allait souvent jusqu’à la cruauté gratuite: je n’aimais pas la personne qui écrivait ainsi. Je vais donc, encore cette année, être plus attentif à mon ton quand viendra le moment de discuter mes lectures moins excellentes. S’il est possible pour ces auteurs de s’améliorer, je peux surement m’améliorer comme critique aussi.
Mes meilleures lectures de l’année
Les identités meurtrières, par Amin Maalouf, est un essai qui frappe et je souhaiterais que tout le monde puisse recevoir un tel coup en pleine tête. À une époque où des chroniqueurs plus avides d’attention que de vertu nous assènent sans relâche la gifle identitaire, il serait souhaitable de prendre un pas de recul et de considérer ce que constitue véritablement « l’identité » d’un être humain. On s’apercevrait que ce qui nous est vanté comme une surface plane s’avère en fait un bas-relief incroyablement détaillé, autant témoin de la richesse de l’expérience sur le plan individuel que de la variété des cultures sur le plan historique, le tout dans un même individu. L’identité, ce n’est pas un simple parti pris, c’est l’ADN de la vie de chaque personne, dont chacune des appartenances individuelles à une famille, à une langue, à une religion, à un pays, etc. est un gène précis qui contribue à faire d’elle un être unique.
Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre.
– Amin Maalouf
Sur une note plus légère, On Stranger Tides, de Tim Powers, est la définition même de ce que les Américains appellent un page-turner (un « tourne-page »?), c’est-à-dire un roman qu’on peine à déposer tant l’intrigue est enlevante. Il n’y a pas un seul moment ennuyeux dans cette rocambolesque aventure de pirates, de sorciers et de morts-vivants sillonnant les mers hantées des Caraïbes. Et si, au fil de votre lecture, il vous vient des démangeaisons de familiarité, c’est parce que ce roman a servi d’inspiration pour le quatrième film de la série Pirates of the Caribbean. Cela dit, l’expression populaire s’avère une fois de plus: le livre est meilleur.
But maybe it’s better to be an outlaw with purpose than a citizen without.
– Tim Powers
Sur une note encore plus légère, Vas-tu finir ton assiette?: Essais et facéties entre deux allées d’épicerie, par Caroline Décoste et Mathieu Charlebois, est un livre qui me fâche au plus haut point parce que j’aurais voulu l’écrire, mais, l’ayant laissé être écrit par les deux auteurs, j’ai au moins l’immense plaisir d’avoir pu le lire sans avoir eu à y mettre le moindre effort sauf celui de tourner les pages. Cela dit, le monde avait-il vraiment besoin d’un assemblage de chroniques humoristiques sur, entre autres, Ricardo, le Paris Pâté et le bar à pain du Pacini? Oui. Cessez de poser des questions stupides.
Il paraît que la première phrase d’un livre est la plus importante. Ce qui est vraiment plate, parce qu’il semble qu’on vient de gaspiller la nôtre.
– Caroline Décoste et Mathieu Charlebois
Mentions honorables
- Compassionate Satanism: An Introduction to Modern Satanic Practice, par Lilith Starr
- Frappabord, de Mireille Gagné
- Johannes Cabal: Le Nécromancien, par Jonathan L. Howard
- Les dieux ont soif, par Anatole France (Pour les fans de la Révolution française, ne vous inquiétez pas: on y revient bientôt.)
- La mouette, par Anton Tchekhov (dans sa traduction en français québécois par Guillaume Corbeil)
Les lectures qui m’ont le plus déçu
Crime et châtiment, par Fiodor Dostoïevski, est d’un ennui incommensurable. Je m’attendais à une réflexion profonde sur la notion de culpabilité défilée tout au long des tortures morales de notre protagoniste homicide. Au lieu de cela, beaucoup de promenades en ville, de sommes sur le canapé et de tête-à-tête qui n’aboutissent à rien. Certains classiques le deviennent parce qu’ils continuent d’exprimer fidèlement et excellemment le drame et la beauté de l’expérience humaine; d’autres, je suppose, ne sont que des jalons dans l’histoire de la littérature, utiles pour les chercheurs, futiles pour les lecteurs. Inutile de me frapper du traditionnel « vous n’êtes pas assez sophistiqué pour lire un classique », car je vous riposte de ma botte secrète imparable: je prends plaisir à lire Proust. Alors na et zou.
The Scarlet Pimpernel, par Emmuska Orczy, est un autre de ces classiques qu’il « faut avoir lus ». Je dirais qu’il suffit d’en avoir entendu parler et de savoir ce que c’est, soit un roman d’aventure de cape et d’épée, un peu pulp fiction avant la lettre. Après tout, c’est dans ce roman qu’est née l’idée d’un héros avec une identité secrète: l’insignifiant Sir Percy Blakeney, star de la haute société anglaise, se révèle, contre toute attente, être le célèbre Mouron rouge (ça sonne tellement mal en français), l’héroïque bretteur qui sauve d’inoffensifss aristocrates des griffes sanglantes de la Terreur française. Outre le niveau d’écriture qui ne s’élève pas au-delà des pulps susmentionnés, bonne chance pour avaler une intrigue qui pose les riches comme d’innocentes victimes des pauvres. On a beau replacer l’oeuvre dans le contexte d’être écrit par une authentique baronne, c’est un pain trop sec pour être mangé sans un grand verre d’ironie.
La cité oblique, par Ariane Gélinas et illustré par Christian Quesnel, ne m’a pas plu. Certes, je reconnais que l’idée d’incorporer le mythos lovecraftien à l’histoire de Québec est géniale (la ville occupant une place de choix dans le coeur de l’auteur), mais l’exécution m’a parue défaillante — trop d’efforts déployés pour un résultat médiocre qui ne fait que singer les dehors des apparences de la surface de ce que la plupart des non-initiés croient être du Lovecraft. Vous devrez me pardonner si je ne vous sers ici que de vagues ressentis, mais c’est un livre que j’ai lu l’an passé, il est tombé derrière un meuble et je n’ai jamais senti le besoin d’aller le repêcher dans les tréfonds matelassés de poils de chat. N’étant pas un critique professionnel livrant ici une critique professionnelle, je n’éprouve aucunement l’obligation de déplacer une commode pour vous en dire plus.
Zut, j’avais dit que je serais moins méchant cette année. L’an prochain, je ferai mieux. Promis.
Mentions déshonorables
- La Société du spectacle, par Guy Debord
- Le roi du bois, par Pierre Michon
- Journal d’un écrivain, par Fiodor Dostoïevski (c’est vraiment pas son année)
Des résolutions pour 2026?
C’est un peu tard pour ça maintenant, mais il y a au moins une chose pour laquelle j’ai encore une chance réelle de m’améliorer: ne pas attendre au mois de novembre 2027 pour publier Retour sur mes lectures de 2026.
