2024 a été une excellente année pour la lecture. Au moment où j’écris ces lignes, mon compteur pointe à plus de 90 livres lus depuis le 1er janvier, et ce, tous genres et formats confondus: fictions de toutes sortes, ouvrages historiques, essais, pièces de théâtre, jeux de rôle et bandes dessinées. En tout, selon le site Goodreads, c’est plus de 25 000 pages de texte en une seule année.
Or, la quantité seule compte peu; encore faut-il avoir goûté assez de bons livres pour que l’acte de la lecture en vaille la peine. De la même façon que l’on ne saurait se vanter de manger beaucoup, l’on ne peut non plus être fier de lire en grandes quantités — du moins si l’on ne cultive pas un entourage composé uniquement de goinfres, que leurs appétits soient culinaires ou littéraires. Ainsi, je crois qu’il importe de poser un regard critique constant sur nos lectures, ne serait-ce que pour mieux distinguer à l’avenir les écrits plus susceptibles de nous satisfaire.
Pour ma part, j’ai la prétention de me considérer comme une sorte de gourmet en ce qui a trait à la littérature: je suis aventureux dans ce que j’entreprends de goûter, mais mes goûts, bien que larges, sont précis. J’aime ou je déteste avec la même intensité et je sais pourquoi. C’est une excellente chose, car il est maintenant temps de me prêter à l’exercice annuel de décorticage de mes lectures de 2024 et de déterminer, d’une part, quels sont les livres que j’ai le plus appréciés et, d’autre part, ceux qui m’ont fait regretter le temps que je leur ai consacré.
Mes meilleures lectures de l’année
This Is How You Lose the Time War, par Amal El-Mohtar et Max Gladstone, est un roman épistolaire qui présente une particularité fort distinctive: chacun des auteurs s’est chargé d’un seul côté d’une correspondance entre deux agents qu’oppose un conflit étendu au travers du temps et de l’espace. Leurs échanges, d’abord belliqueux, finissent par se muer en un amour qui défiera non seulement leurs factions respectives mais l’univers lui-même. Non contents de se camper simplement dans l’un ou l’autre rôle, les auteurs ont aussi entrepris ce projet avec pour seul guide un canevas simple, se laissant surprendre par les mots de l’autre à chaque échange de lettre et permettant ainsi de faire naître chez eux, comme chez le lecteur, des sentiments authentiques et puissants. Ce roman est résolument aussi ingénieux que percutant.
The Martian, par Andy Weir, raconte les efforts déployés par l’astronaute Mark Watney après avoir été abandonné sur Mars à la suite d’un départ précipité de son équipe. L’auteur prend le pari audacieux que nous ne serons pas ennuyés par un texte largement constitué de calculs et de problèmes de génie aéronautique. Son pari est facilement gagné et le roman nous garde en haleine grâce à un protagoniste fort sympathique et une intrigue bâtie comme un Spielberg au meilleur de sa forme. Bref, c’est une histoire étonnamment chaleureuse et humaine pour un récit de science-fiction tout ce qu’il y a de plus technique.
La sainte paix, par André Marois, est un petit bijou de cynisme et d’ingéniosité. L’action de ce polar se situe dans le même univers étroit mais si riche où l’auteur avait planté son décor pour deux de ses autres romans (Bienvenue à Meurtreville et Irrécupérables), soit l’inquiétant arrière-pays de Lanaudière au Québec. Encore une fois, monsieur Marois parvient à camper des personnages truculents dans leur horrifiante imperfection. Dans La sainte paix, nous faisons la connaissance de Jacqueline, une dame âgée prête à s’abaisser aux plus lâches crapuleries pour s’assurer une confortable quiétude dans sa petite maison au bord de la rivière Mastigouche; s’ensuivent de terribles péripéties, on s’en doutera bien. Nous avons affaire ici à du bon polar, un juste milieu réussi entre le sordide et le comique.
Mentions honorables
- Legends & Lattes, par Travis Baldree
- Cachez-moi ça, par Kyril Bonfiglioli
- Le lièvre d’Amérique, par Mireille Gagné
- My Husband’s Brother, par Gengoroh Tagame
- Julian, par Gore Vidal
Les lectures les plus décevantes de l’année
Le Bureau des affaires occultes, par Éric Fouassier, avait tout pour me plaire, à commencer par une intrigue policière aux relents surnaturels qui se déroule dans le Paris de 1830. En effet, je suis friand de polars historiques. Cependant, le roman de monsieur Fouassier est l’un de ceux qui me font désespérer du monde de l’édition et du lectorat en général. C’est, à tous points de vue, un échec sur le plan littéraire: l’intrigue est inconséquente et bancale, les personnages sont des caricatures esquissées à gros traits, et les dialogues sont d’une lourdeur à faire rougir les plus infâmes scénaristes de série B. Pis encore, impossible de prendre au sérieux ce texte dont le ton évoque une honteuse fan fiction. Pourtant, malgré cette opinion qui est tout sauf flatteuse, la réalité est que Le Bureau des affaires occultes a remporté un succès commercial indéniable, au point où ce premier opus a déjà engendré trois suites. Cela n’a rien d’inexplicable: les maisons d’édition sont en affaires pour vendre des bouquins et non pour promouvoir la bonne littérature. Je laisse à l’Histoire le soin de donner à ce livre la place qui lui revient dans notre mémoire culturelle.
La Mécanique du coeur, par Mathias Malzieu, est un autre succès de librairie que je peine à m’expliquer, sinon par la popularité de l’auteur dans d’autres sphères que l’édition. Au premier abord, le roman est charmant: Jack,un garçon dont le coeur faible est suppléé par une horloge tombe en amour avec une petite chanteuse et entreprend de la retrouver, coûte que coûte. Ça se lit comme on regarderait un film de Tim Burton: tout n’est que fantaisie et extravagance. Cependant, aussitôt que l’on s’arrête un tant soit peu à l’histoire, on se rend compte que ce qui apparaissait comme une fable adorable n’est en fait qu’un récit éhontément misogyne. Au mieux, les personnages féminins sont des figures maternelles semi-éthérées; au pire, elles sont des monstres que Jack peut à sa guise ignorer ou conspuer. Le pire n’est pas que le protagoniste démontre une attitude franchement répréhensible; c’est que l’auteur fasse tout en son pouvoir pour bâtir un monde qui lui donne raison. La Mécanique du coeur n’est pas une grande histoire d’amour, comme elle est souvent vantée. C’est le récit d’un homme brisé qui en entraîne d’autres dans sa chute. C’est une tragédie qui met en scène des agresseurs et des victimes — aucun héros.
La Pourpre et l’or, par Jean Dufaux et Philippe Delaby, a attisé ma curiosité avec son sujet: l’ascension au pouvoir du jeune empereur Néron. Malheureusement, ce livre est tout simplement désagréable à lire, ce qui est en soi un tour de force dans le cas d’une bande dessinée. Du côté du dessin, la seule chose que je dirai, c’est qu’il vaudrait mieux que l’artiste s’applique davantage à l’étude des visages plutôt qu’à celle des appareils génitaux: ce n’est pas normal que j’aie du mal à distinguer les uns des autres les personnages dont les traits ne sont pas exagérément atypiques. Quant au texte, plutôt plat, il est souvent verbeux, au point où l’artiste peine régulièrement à le placer dans une case sans qu’il n’ait l’air coincé là comme une idée de dernière minute. Dans le domaine de la bande dessinée, on dit souvent que c’est le dessin qui attire, mais c’est le texte qui retient. Dans le cas de La Pourpre et l’or, le dessin est d’un attrait limité et je n’ai trouvé aucune raison exceptionnelle de m’attarder.
Mentions déshonorables
- Enquête dans le brouillard, par Elizabeth George
- Le jeu de l’assassin, par Ngaio Marsh
- Alix l’intrépide, par Jacques Martin
- L’étrangleur d’Édimbourg, par Ian Rankin
- Le français, parlons-en!, par Boualem Sansal
Des résolutions pour 2025?
Je n’ai qu’un seul regret pour l’année qui vient de passer, un seul défaut que j’aimerais corriger pour celle qui vient: c’est que je ne lis pas assez de livres en français. C’est non seulement essentiel de se frotter à de nombreux textes dans la langue que l’on souhaite utiliser dans ses écrits, mais c’est aussi une question d’intégrité quand on choisit de clamer haut et fort que l’on déplore la situation du français au Québec.
Je regarde ma pile à lire et je vois Proust, Barbey d’Aurevilly et Stendhal, et je vois aussi Philippe Claudel et Amin Maalouf. Pour bien faire, il faudrait que je glisse quelques Québécois au milieu de tous ces francophones d’outre-mer. Mais n’ayez crainte: ma bibliophilie est une bête vorace et elle ne voudra pas rester sur sa faim dans l’année prochaine. Je suis certain que je ferai bien des additions à ma bibliothèque d’ici l’article « Retour sur mes lectures de 2025 ».
En terminant, je vous souhaite pour l’année qui vient de belles rencontres, de belles lectures et de beaux moments.
