Critique: Save the Cat!

À laisser dans l’arbre

SaveTheCatSave the Cat!: The Last Book on Screenwriting You’ll Ever Need
par Blake Snyder
Publié par Michael Wiese Productions en 2005
195 pages
ISBN: 1932907009

Du temps que j’étais éditeur auprès d’auteurs de comics books américains, beaucoup d’entre eux ne juraient que par le livre de Blake Snyder, Save the Cat! Même après avoir quitté ce monde , j’ai continué à voir ce livre mentionné partout sur Internet, surtout par des auteurs de romans. Je trouvais ça plutôt surprenant puisque c’est avant tout un ouvrage de scénarisation pour le cinéma, ce qui ne l’empêche pas d’être tout de même coté dans les quatre étoiles sur cinq un peu partout. En effet, l’auteur s’est bâti un véritable empire sur les mérites de sa technique, empire qui compte de nombreux sujets à en croire les louanges qui résonnent d’un bout à l’autre de la Toile.

À la demande générale (de personne), j’ai fini par céder et à lire ce fameux bouquin. J’en ressors… amer.

Allez, je m’explique.

Save the Cat! vise à vous outiller pour écrire un scénario de film qu’il vous sera facile de vendre à un studio d’Hollywood. C’est là toute l’ampleur de son ambition. N’y entendez aucune critique négative, car l’auteur atteint facilement cet objectif, sans doute au grand bonheur des lecteurs qui ont lu le livre en pleine connaissance de cause.

Or, j’ai l’impression que beaucoup d’auteurs qui ne jurent que par ce bouquin n’ont pas compris sa vocation, d’où mon amertume.

À leur défense, l’auteur présente sa méthode comme un ensemble de lois universelles sur l’art de construire des récits. Or, ses théories ne s’appliquent qu’à un éventail étroit d’oeuvres de fiction, à savoir les comédies grand public et les films d’action américains. Hors de ce créneau, la philosophie Save the Cat! n’offre plus aucune traction.

L’auteur présente sa méthode comme un ensemble de lois universelles.

Exemple par excellence (et celui qui a inspiré le titre du livre): dès ses premiers moments à l’écran, le héros doit poser un geste qui nous le rend sympathique et nous porte à souhaiter sa « victoire » finale. En d’autres mots, il doit sauver un chat. S’il s’agit de Ben Stiller dans le rôle d’un gardien de zoo empoté qui doit jouer les entremetteurs entre deux pandas frigides, d’accord. Mais aussitôt que l’histoire sort des sentiers tant de fois battus par Snyder, il importe peu que le personnage soit aimable; il faut qu’il soit complet. Un personnage complet…

  • Est animé par des qualités souvent contradictoires,
  • Est motivé par un objectif qui nous touche sur le plan émotionnel, et
  • Évolue de façon dramatiquement complexe, en mieux ou en pire,

et ce, peu importe qu’on l’aime ou non. Si le cinéma américain populaire comporte tant de protagonistes aimables, c’est parce qu’il table sur les pulsions d’identification simplistes du plus grand nombre pour assurer un retour sur investissement optimal. Or, ce n’est pas le cas pour toutes les oeuvres de fiction, ni même pour tous les genres du cinéma.

Autre exemple: Snyder prescrit une période au milieu du récit qu’il appelle « Fun and Games ». Pendant celle-ci, on peut laisser tomber tout ce qui est enjeux dramatiques pour se laisser aller aux scènes « cool » du film, sans préoccupation pour la structure narrative et encore moins pour le développement du thème. Toujours selon Snyder, c’est l’endroit d’où seront extraits la plupart des clips pour la bande-annonce. Dans la même lignée, il expose également la notion de « B Story ». Cet élément a, pour sa part, comme objectif de nous offrir un répit de l’intrigue principale et d’aider cette dernière à articuler le thème. Au contraire, dans une histoire bien ficelée, il me semble que toutes les parties contribuent au projet narratif; il n’y a pas de portion superflue ou de portion d’appoint. On coupe ce qui ne sert pas et on renforce ce qui est faible.

Dernier exemple: « A Limp and an Eyepatch ». Ce truc consiste à donner à chaque personnage un signe superficiel distinctif afin qu’ils se démarquent les uns des autres. Normalement, tout personnage devrait se distinguer par la fonction qu’il occupe dans le récit, mais Snyder craint que son comité de lecture s’endorme. C’est pourquoi chaque personnage arbore un nez de clown d’une couleur différente, lui conférant ainsi une différence artificielle. Tant pis si le personnage n’est rien d’autre que Meneuse de Claque Chiante #76528 ou Ancien Policier Alcoolique #6482b s’il a un accent belge!

Le but de l’ouvrage est de réaliser un produit vendable.

Comme vous pouvez le constater, en adhérant aveuglément aux stratégies de Save the Cat!, on court le risque d’entraver sa propre créativité, puisque le but avoué de l’ouvrage est avant tout de réaliser un produit vendable plutôt que de créer une oeuvre artistique significative et durable.

Soit, si l’on consulte ce livre pour les bonnes raisons, il est excellent. Mais les jeunes auteurs qui croiraient y trouver les grandes vérités de la création littéraire risquent d’y recueillir de bien mauvaises habitudes dont ils auront peine à se débarrasser.

Si vous tenez à consulter des ouvrages de scénarisation, je vous en suggère de bien meilleurs:

  • Robert McKee – Story: Substance, Structure, Style and the Principles of Screenwriting
  • John Truby – The Anatomy of Story: 22 Steps to Becoming a Master Storyteller

Contrairement à l’auteur de Save the Cat!, McKee et Truby ont réellement maîtrisé les éléments universels régissant l’acte de conter et vous les enseignent dans un langage clair, exempt d’anecdotes tape-à-l’oeil et de clins d’oeil racoleurs.

Jusqu’à la prochaine fois, je vous souhaite une excellente lecture et, par pitié, laissez les chats dans les arbres. Ils ne connaissent rien à l’écriture de toute façon.

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